Chercheuse, écrivaine et maître spirituelle sur la Voie mevlevîe, Hayat Nur Artıran est l’une des plus grandes spécialistes du célèbre penseur et mystique soufi Jalâl al-Dîn Rûmî. Seule femme, en quatre cents ans, à être devenue cheikha, une guide spirituelle mevlevîe, elle préside également la Fondation internationale Rûmî et Şefik Can basée à Istanbul.

Pouvez-vous présenter la voie mevlevîe ?

La voie mevlevîe est un enseignement spirituel né au XIIIᵉ siècle autour de l’enseignement de Mevlânâ Jalâl al-Dîn Rûmî. Après sa mort, elle s’est institutionnalisée et s’est développée comme une tradition nourrie par le Coran et par l’éthique prophétique. Né en 1207 à Balkh [Afghanistan] et établi à Konya [Turquie], Rûmî fut reconnu comme jurisconsulte, exégète coranique et maître spirituel. Après lui, son enseignement fut systématisé par ses disciples et prit place dans l’histoire comme une voie spirituelle appelée à se perpétuer. Façonnée notamment par son fils Sultan Veled et par ses successeurs, cette voie repose sur la discipline intérieure, la maturation éthique et la transmission vivante de la sagesse spirituelle. Les dergâhs mevlevîs centres spirituels ont nourri pendant des siècles la musique classique orientale et la tradition poétique, contribuant à l’émergence d’une esthétique raffinée. En ce sens, la voie mevlevîe n’est pas seulement un ordre soufi, mais également une tradition culturelle majeure. Au centre de cette tradition se trouve le polissage de l’ego et la maîtrise des inclinations de l’âme. La notion de service n’y désigne pas une simple tâche extérieure ; elle constitue une méthode éducative qui cultive l’humilité, l’attention et le sens de la responsabilité.

 

Comme Rûmî l’a exprimé, la voie mevlevîe s’est développée dans une conscience d’attachement au Coran et à la voie du Prophète, qui ne s’est pas traduit par un formalisme rigide, mais par une compréhension privilégiant l’éthique intérieure, l’équilibre et la sensibilité esthétique. Au cours de plus de sept siècles d’histoire, la voie mevlevîe a montré qu’il est possible de penser ensemble spiritualité et culture, discipline intérieure et art.

La danse des derviches tourneurs est l’une vos pratiques les plus connues. Que signifie-t-elle?

 

Souvent perçu en Occident comme une « danse mystique », le semâ est, dans la tradition mevlevîe, une pratique dévotionnelle dont la portée symbolique est profonde. Exécuté selon un rythme et un ordre précis, ce rituel exprime l’orientation de l’être humain vers le Divin, puis son retour vers le monde, animé par une conscience d’amour et de service. Cette profondeur symbolique a permis au semâ de préserver sa vitalité au fil des siècles et d’acquérir la valeur d’un héritage culturel durable. Il est la reproduction corporelle de la cosmologie islamique, où l’univers est perçu comme un système de sphères en rotation autour d’un centre. Dans cette vision, tout est mouvement, seule la Réalité divine est immuable. Le semâ est la symbolisation consciente de cet ordre cosmique. Le centre n’y est pas extérieur : il est le cœur du derviche. Ce n’est pas l’imitation d’un phénomène astronomique, mais l’harmonisation de l’être avec l’ordre universel. Tout comme l’univers gravite en restant lié au Centre divin, le semâzen tourne sans jamais perdre son centre (le cœur). L’homme, en tant que microcosme, s’unit ainsi avec conscience au mouvement du macrocosme, et participe ainsi à la conscience permanente de la création.

L’unicité est au fondement de l’Islam, tout est relié, tout est un. Comment cette cosmovision influence-t-elle le regard de Rûmî sur la nature ?

La vision de la nature selon Rûmî est une manifestation vivante de la conception de l’Unicité qui est au cœur du soufisme. Pour lui, la nature n’est pas seulement un domaine matériel visible ; c’est le langage de la Vérité, un miroir sacré où les versets d’Allah parlent silencieusement. Chaque chose qui existe dans la nature est une manifestation différente des noms et des attributs divins. La rose n’est pas seulement une rose ; c’est Jamāl (la Beauté) et Jalāl (la Majesté) qui, dans une harmonie divine, s’adressent à l’homme. Ainsi tout dans l’univers prend vie, grandit et se développe grâce au souffle divin. « Les innombrables roses parfumées des jardins du monde s’épanouissent et sourient par la grâce du souffle du Miséricordieux. », écrivait-il[1]. Puisque nous sommes tous les différentes parties d’un tout, nuire à l’univers revient en fait à nuire à l’être humain lui-même. C’est pourquoi observer la nature n’est pas seulement une contemplation, mais aussi un témoignage. C’est voir l’unité dans la multiplicité. Si l’on regarde la diversité sur terre avec les yeux de l’Unité, alors on comprend bien l’Unicité de Dieu. La nature devient ainsi lieu de méditation et d’invocation pour l’homme à l’unisson des autres êtres qui l’habitent. Car il est impossible de séparer l’homme, la nature et la spiritualité. Le monde dans lequel nous vivons porte l’empreinte des pensées, des désirs et des orientations intérieures des êtres humains. Le monde et l’homme sont miroir l’un de l’autre : les œuvres d’une époque – architecture, littérature, musique – témoignent de l’état intérieur de ceux qui la façonnent. Lorsque l’être humain s’éloigne du sens de sa création et se laisse gouverner par ses passions, il perturbe non seulement son propre équilibre spirituel et physique, mais aussi l’équilibre écologique et l’énergie positive du monde. Pour Rûmî, l’ordre écologique et l’ordre spirituel évoluent ensemble. L’équilibre du monde reflète la maturité spirituelle de l’homme. Cette perspective s’enracine dans l’Unicité divine et l’unité dans la création.

Comment voit-il les êtres de cette création ?

Selon Rûmî, tous les êtres vivants sur terre, mais aussi ceux qui vivent dans le ciel, les montagnes, les pierres, les astres, les arbres, toute la végétation, l’eau et la terre sont, comme les êtres humains, des êtres sensibles qui voient, entendent et parlent. Ils enseignent aux hommes à travers le langage de l’être. La nature est le livre de la vérité qu’il faut lire. Il ne considère pas la nature comme un domaine inerte et sans âme, mais comme un ensemble d’êtres doués de conscience et d’une réflexion, qui invoquent le Très-Haut, parlent, entendent et voient à chaque instant. Chaque élément de la nature enseigne à l’homme à vivre dans l’unité. Dans chaque feuille se trouve un verset, dans les pierres le silence, et dans les saisons des signes de naissance et de mort. Dans le Mathnawî, Rûmî décrit une montée des degrés de l’existence : de l’inanimé au végétal, du végétal à l’animal, de l’animal à l’humain[2]. Ce cycle n’implique pas une réincarnation, mais une transformation continue des éléments : ce qui paraît immobile se transmue, nourrit, devient herbe, grain, puis nourriture ; et cette nourriture devient en l’homme une autre vie. Les règnes ne sont pas séparés : ils s’enchaînent et se portent mutuellement dans leur ascension. Ainsi l’être s’élève de degré en degré, pour accomplir en l’homme l’unité ontologique de l’âme[3] dont le terme ultime est la dissolution en Dieu [4].

Qu’en est-il des éléments ?

Pour Rûmî, l’air, l’eau, la terre et le feu sont plus que des éléments naturels, ils racontent le voyage intérieur de l’homme. Le feu représente l’ardeur de l’amour divin qui purifie l’être de son ego. L’eau est miséricorde et fluidité ; elle purifie le cœur et enseigne la compassion. L’air est souffle et esprit ; à chaque inspiration, il rappelle le lien originel avec le Très-Haut. La terre, quant à elle, est l’emblème de l’humilité et de la bienséance ; plus elle s’abaisse, plus elle devient fertile. L’homme atteint la maturité dans la mesure où il parvient à établir l’équilibre entre ces quatre éléments ; il cuit dans le feu de l’amour, se lave et se purifie dans l’eau de la miséricorde, revit grâce au souffle divin et vit dans la bienséance et l’humilité, à l’image de la terre.

Quelle est alors la place de l’être humain dans ce règne du vivant ? 

Selon le Coran, l’homme est la créature la plus noble et la plus sacrée ici-bas. L’univers tout entier lui a été confié.[5] Il n’est pas maître du monde, mais son dépositaire. Allah ordonne dans le Coran[6] de ne pas trahir les dépôts ni de commettre d’injustice envers eux. Ainsi, préserver la nature est le devoir le plus essentiel de l’homme sur terre : la plus grande irresponsabilité ici-bas est de la trahir. Chaque être dans l’univers est un verset du Noble Coran. L’homme, quant à lui, est un être mystérieux qui porte en son essence sublime le secret et l’intégralité du Livre Sacré[7]. Rûmî affirme la grandeur intérieure de l’homme, créé dans « la plus parfaite forme »[8]. Si l’univers était un corps, dit-il, l’homme en serait l’œil, par lequel le cosmos contemple et perçoit[9]. Mais cette grandeur nourrit une dualité ontologique : l’ego incline vers ce monde, vers le matériel et l’âme vers le Royaume Éternel, la vérité et la beauté[10]. Tant qu’il ne s’est pas libéré de ce conflit, l’homme vit dans une souffrance perpétuelle. Dans un monde marqué par la tension, la dispersion et l’oubli, cette vision rappelle à l’homme moderne que l’harmonie du monde commence par le retour vers soi et vers son Créateur.

Comment Rûmî décrit-il la symbolique de l’arbre ?

L’arbre est un symbole qui traverse les traditions : arbre du paradis, arbre de l’épreuve, arbre de l’ombre. Dans un distique du Mathnawi, Rûmî nous dit : « Tous les arbres sont semblables aux êtres humains… Ils parlent et dispensent leur sagesse à qui a une oreille pour entendre[11]. » Ailleurs, il écrit : « Sur les feuilles des arbres ont été inscrites des versets en lettres vertes[12]. » Rûmî propose une lecture intérieure de cette symbolique à travers une parabole de l’arbre dont le fruit préserve de la mort[13] : cet arbre n’est autre que la connaissance des sages, des hommes accomplis. Celui qui s’attache au mot, se fatigue ; celui qui remonte à l’attribut trouve le fruit.

L’amour est aussi au cœur de l’œuvre de Rûmî…

Dans ses œuvres, il mentionne en effet qu’à l’instar de l’homme, tous les êtres cosmiques sont amoureux. Selon lui, tous les êtres ont été créés par l’amour et continuent d’exister par l’amour. Le Dîvân-e Kabîr contient par exemple de nombreux poèmes sur la nature. Le ciel et les astres sont parmi les sujets qu’il mentionne le plus souvent et il affirme que leur mouvement a une cause intérieure : « Le soleil, la lune et les étoiles tournent dans le ciel par amour ». Pour lui, ce mouvement n’est pas mécanique mais ontologique : toute chose dans l’univers existe et persévère par l’amour car « en réalité, dans le monde, chaque parcelle, chaque chose, chaque particule est amoureuse ; Le feu de l’amour y est tombé, jusque dans le moindre atome ! Il n’existe rien dans l’univers qui ne porte en soi ce feu de l’amour.[14] »

Pour aller plus loin https://laportedenur.org

A lire : Rûmî. L’épreuve de l’amour, Bayard, 2020

Voyages : retraites spirituelles avec Cheikha Nur (www.you-topia.fr) : Les entretiens spirituels du désert (4 -11 avril au Maroc) / Rûmî, le Mathnawî et l’Amour (24 au 27 septembre Abbaye de Sylvanès).

[1] Dîvân-e Kabîr (DK) : Şefik Can, Mevlâna, Dîvân-ı Kebîr Seçmeler, publié en 2000, Ode 160

[2] Mathnawî (M) : Şefik Can, Mevlâna, Konularına Göre Açıklamalı Mesnevî Tercümesi, publié en 1997 – Livre III distique 3900 : « Je suis mort au monde minéral pour croître sous forme végétale; je suis mort plante pour devenir animal ; je suis mort animal pour devenir homme »

[3] M, Livre II, distique 188 : « La séparation et diversité appartiennent à l’âme animale. L’âme humaine est une et indivisible ; en elle, il n’y pas de multiplicité. »

[4] M : Livre V distique 789 résumé) : « Ô homme ! Avant de naître, tu n’étais que flamme, souffle, onde ou poussière. Si tu étais resté figé dans cet état, comment serais-tu devenu qui tu es ? Ta substance a mûri à travers mille épreuves. Tu as revêtu cent mille formes avant ce jour, et chacune était plus noble que la précédente…Ô esprit obstiné ! Tu as déjà vécu cent mille résurrections. Puisque chaque état nouveau est meilleur que le précédent, cherche le dépouillement et tourne-toi vers Celui qui est à la source de ces passages, de ce cycle. »

[5] Sourate Al-Ahzâb, v. 72 – « Nous avons proposé le dépôt aux cieux, à la terre et aux montagnes, mais ils n’ont pas voulu le porter, ils en ont eu peur et c’est l’homme qui l’a porté »

[6] Sourate al-Anfâl, v. 27

[7] M : Livre V – 3572  « Ô homme, tu es le, livre d’Allah. »

[8] Sourate at-Tîn, v. 4

[9] M : Livre I – 1679

[10] M : Livre II – 604 : « Il existe une dualité chez l’être humain. Son ego est tourné vers le blasphème, tandis que son âme est tournée vers la foi et la connaissance mystique. Si l’esprit l’emporte, il devient un poisson ; et si l’ego domine, il devient l’hameçon. »

[11] M : Livre I – 2014

[12] DK, Ode 103

[13] M : Livre II – 3641

[14] DK, Ode 1333